Sam Ibtissem
La pluie tombait sur Bruxelles. Un ciel gris se fondait dans la pointe des églises. Une mélancolie presque nationale comme une signature laissée sur une carte postale oubliée.
Il regardait les vitrines éteintes de la ville depuis le dernier tram. Il était presque une heure du matin. Les rues semblaient abandonnées, sauf cette femme en manteau rouge qui restait immobile devant un immeuble vide, un livre serré contre le cœur.
Le tram ralentit.
Elle leva les yeux vers lui.
Et le monde bascula.
Il sentit immédiatement qu’il la connaissait. Pas comme on reconnaît un visage. Non. Comme on reconnaît une chanson oubliée depuis l’enfance. Quelque chose d’enfoui profondément. Quelque chose qui n’aurait jamais dû revenir.
Le tram repartit.
Mais la femme se mit à courir derrière lui.
Une seconde.
Deux secondes.
Puis elle disparut dans la pluie.
Le lendemain, il retourna à l’endroit exact. L’immeuble était muré depuis vingt ans.
Un voisin âgé fumait à sa fenêtre.
— La femme au manteau rouge ? demanda-t-il.
Le vieil homme pâlit.
— Vous l’avez vue ?
— Oui.
— Impossible.
Il hésita longtemps avant de répondre.
— Elle est morte ici en 2003.
Il eut un rire nerveux.
— Vous vous trompez.
— Non. On l’a retrouvée avec un livre contre elle.
Le même livre.
Cette nuit-là, il ne dormit pas.
À trois heures du matin, quelqu’un frappa à sa porte.
Trois coups lents.
Il ouvrit.
Personne.
Seulement un paquet détrempé posé au sol.
À l’intérieur : un livre ancien, sans titre.
Les pages étaient vierges.
Puis une phrase apparut lentement, on aurait dit que le geste luttait contre la distance :
« Tu m’as enfin retrouvée. »
Son cœur s’accrochait au mot en marquant un silence.
Une autre phrase surgit :
« Page 47. »
Il tourna les pages.
À la page 47 se trouvait une photographie en noir et blanc.
Une femme au manteau rouge.
À côté d’elle : lui.
Mais c’était impossible.
La photo datait de 1989.
Nour n’était même pas né.
Les jours suivants, le livre continua d’écrire seul.
Des lieux.
Des dates.
Des souvenirs qu’il n’avait jamais vécus.
Et toujours cette femme.
Chaque page révélait une vérité impossible : dans chaque époque, dans chaque vie, ils s’étaient rencontrés… puis perdus.
1912. Un port en Algérie.
1944. Une gare détruite pendant la guerre.
1970. Un café à Paris.
Toujours les mêmes regards.
Toujours la même fin.
Toujours la même disparition avant la rencontre.
Il devint obsédé.
Il cessa de travailler. Il mangeait à peine. Le livre écrivait désormais avant même qu’il pose des questions.
La nuit, il rêvait d’endroits qu’il n’avait jamais vus. Il entendait parfois une voix murmurer son nom dans les vitres du tram. Dans la rue, certains visages lui semblaient familiers sans qu’il sache pourquoi.
Il avait l’impression de devenir fou.
Puis, une nuit, une phrase différente apparut :
« Cette fois, tu peux me sauver. »
En dessous : une adresse.
Une forêt près de Namur.
Une date.
Le lendemain.
Il prit la route sous un ciel noir.
Au milieu de la forêt se trouvait une vieille maison abandonnée.
La porte était ouverte.
À l’intérieur, des centaines de photographies couvraient les murs.
C’était elle.
À différentes époques.
Avec différents hommes.
Mais tous avaient le même visage.
Puis il entendit une voix derrière lui.
— Tu n’aurais pas dû venir.
Il se retourna.
C’était elle.
Vivante.
Exactement comme dans le tram.
Elle pleurait déjà.
— Tu te souviens enfin ? murmura-t-elle.
Il recula.
— Qui es-tu ?
— La seule personne qui t’a aimé dans toutes tes vies.
Le sol vibra soudain.
La maison craqua.
Et il comprit enfin.
Ce n’était pas une maison.
C’était une prison.
Depuis des siècles, quelque chose les condamnait à se retrouver puis à se perdre.
Autrefois, ils avaient tenté de fuir leur destin. De disparaître ensemble. Mais certains amours exigent un prix.
Depuis ce jour, le temps les condamnait à renaître encore et encore, sans jamais leur permettre de rester ensemble.
Elle s’approcha doucement.
— Cette fois, l’un de nous doit disparaître pour que l’autre soit libre.
— Non.
— Sinon tout recommencera.
Le vent soufflait à travers les murs.
Le livre, posé sur la table, écrivit seul une dernière phrase :
« Choisissez. »
Le lendemain matin, les policiers retrouvèrent la maison vide.
Aucune trace d’elle.
Aucune trace de lui.
Seulement un livre humide au milieu de la pièce.
Les pages étaient blanches.
Sauf une.
« Certaines histoires d’amour ne se terminent jamais.
Elles recommencent. »…
1912.
Le port d’Alger disparaissait sous le brouillard.
Les bateaux hurlaient dans la nuit pendant que les vagues frappaient lentement les quais de pierre. Des hommes chargeaient des caisses sous la pluie. On entendait des voix en arabe, en français, des départs, des adieux, des prières étouffées par le vent.
Les cloches des églises sonnaient presque chaque matin.
Lina était malade.
Au début, ce n’était qu’une fièvre.
Puis les médecins avaient cessé de mentir.
Personne ne prononçait vraiment le mot. Comme si le simple fait de le dire pouvait attirer la mort plus vite encore.
La peste.
Nour passait ses nuits auprès d’elle pendant que la ville évitait désormais leur rue.
Mais lui refusait d’abandonner.
Il refusait surtout l’idée que leur histoire puisse se terminer avant même d’avoir commencé.
Alors quelqu’un lui parla d’un homme vivant près du port. Un homme capable de faire reculer certaines choses.
Même le temps.
Il existe des terres qui voyagent à travers l’âme.
Elles déplacent leurs racines pour faire chanter le monde et ses époques.
